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30 juillet 2014 3 30 /07 /juillet /2014 12:26

Les élections législatives des 26 avril et 10 mai 1914 voient le succès de la gauche opposée à la loi de trois ans, votée en juillet de l'année précédente, qui abaisse à vingt ans l'âge de l'appel sous les drapeaux, et qui permet d'appeler en même temps les deux classes de 1912 et de 1913. Au cours de ces élections, Jean Jaurès est réélu député de Carmaux (Tarn).

Au début de l'été 1914, la Triple Entente (France - Angleterre - Russie) s'oppose à la Triple Alliance (Allemagne - Autriche-Hongrie - Italie) et les chances de maintenir la paix en Europe tombent les unes après les autres comme des dominos, entraînant le vieux continent dans l'horreur et l'enfer. L'assassinat, le 28 juin, à Sarajevo, de l'archiduc François-Ferdinand et de son épouse met le feu aux poudres. Sarajevo se situe dans cette province de Bosnie-Herzégovine que l'Empire austro-hongrois a purement et simplement annexée le 3 octobre 1908. "Si l'annonce de l'annexion n'avait été qu'une alerte sans suites guerrières immédiates, elle n'inaugura pas moins une période de troubles et de guerres locales qui marquèrent les années 1908 à 1914. Ces troubles - préludes à la guerre mondiale - étaient le fait de deux sortes de contradictions : celles des rivalités des petits Etats balkaniques entre eux, mais surtout celle des grandes puissances directement intéressées à maintenir un équilibre en leur faveur dans cette région du Sud-Est européen qui donne accès à la mer Egée, et au-delà au Levant - le Proche et Moyen-Orient" (1) L'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine ne fait qu'attiser les tensions entre la Serbie et l'Autriche-Hongrie, et la Serbie n'a depuis de cesse d'encourager les actions des séparatistes serbes de l'Empire (plus d'un million de Serbes, soit plus de 5 % de la population vivent en Hongrie).

L'attentat de Sarajevo n'inquiète pas l'opinion publique. "Personne, pas même Jean Jaurès, n'y a vu d'abord plus de menaces que dans quelqu'une des crises balkaniques qui enfièvrent l'Europe chaque année." (2) Car depuis deux ans, les Balkans sont la proie des rivalités entre les petits Etats qui les composent (Serbie, Bulgarie, Monténégro et Grèce qui luttent contre la Turquie) et celles des grandes puissances qui encouragent leurs alliés respectifs : En 1912 éclate la première guerre balkanique qui voit la défaite des Turcs et la création de l'Etat albanais souhaitée par l'Autriche pour empêcher la Serbie d'obtenir un accès à la mer, suivie en 1913 par la seconde guerre balkanique où l'Allemagne humiliée souhaite sa revanche. Rappelons ici que la ville de Thessalonique n'est devenue grecque qu'à la suite du premier conflit (1912), que la Grèce a annexé le sud de la Macédoine en 1913 (le nord est donné à la Serbie), que des îles de la mer Egée comme Lesbos, Chio et Samos sont rattachées à la Grèce et que les îles du Dodécanèse dont celle de Rhodes sont sous administration italienne depuis 1911.

L'assassinat à Sarajevo du successeur désigné de l'empereur François-Joseph par un étudiant lié aux services serbes est la provocation de trop, et "le parti de la guerre à Vienne jugea le moment venu pour régler "une fois pour toutes" leur compte aux "Serbes" et les éliminer définitivement comme facteur politique". (1) Le 23 juillet 1914, l'Autriche envoie à la Serbie un ultimatum humiliant et inacceptable, mécanisme meurtrier qui va conduire à l'affrontement entre la Triple Entente et la Triple Alliance, alors que jusqu'au bout les deux systèmes d'alliance n'auront de cesse d'œuvrer pour que le conflit reste localisé aux Balkans.

Raymond Poincaré, président de la République française, se rend à Saint-Pétersbourg en compagnie de son président du Conseil René Viviani pour resserrer les liens avec l'Empire tsariste "en échange de quelques conseils de prudence". (2) Il s'agit d'une visite officielle prévue de longue date. Voyant là un bon moyen de redorer le blason de son Empire, François-Joseph déclare la guerre à la Serbie (alliée de la Russie) le 28 juillet. Jaurès obtient en urgence à Bruxelles une réunion du bureau de l'Internationale Socialiste en attendant son congrès qui, initialement prévu à Vienne pour le 9 août, se tiendra à Paris. "Le 29 juillet, au moment où son ami s'apprête à partir pour la Belgique, Léon Blum accourt à l'Humanité ; sa valise à la main, Jaurès lui demande de l'accompagner à la gare du Nord, où il va retrouver leurs camarades Guesde, Sembat, Vaillant, Rappoport et Longuet, qui partent avec lui pour Bruxelles. C'est là, sur le quai de la gare, dans la cohue, que Jaurès et Blum se quittent pour ne plus se revoir." (2) Le tribun socialiste se dépense sans compter pour maintenir la paix. Au cours du congrès extraordinaire de la SFIO des 14, 15 et 16 juillet 1914, "Jaurès l'avait emporté sur Jules Guesde en faisant adopter une motion préconisant la "grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée" comme un moyen particulièrement efficace "pour prévenir et empêcher la guerre et imposer aux gouvernements le recours à l'arbitrage". (3) A Bruxelles, Jaurès qui rencontre des socialistes allemands, demande à son collègue belge Huysmans : "Si la guerre éclate, maintenez l'Internationale. Si des amis vous supplient de prendre parti dans le conflit, n'en faites rien, maintenez coûte que coûte l'Internationale !" (2) Jaurès rentre de Bruxelles "fort optimiste sur les chances d'une action conjuguée pour enrayer la catastrophe". (3) Avant de quitter Bruxelles pour Paris au soir du 30 juillet 1914, Marcel Sembat fait visiter à Jean Jaurès le musée des Beaux-Arts de la capitale belge. "Souvent le maître, Jaurès peut devenir l'élève, quand Sembat, l'artiste, lui fait découvrir les richesses de certains musées. Après la visite d'un musée de Bâle, en juin 1914, il évoque "les exclamations" de Jaurès, "qui roulaient dans les galeries". Ou encore le 30 juillet 1914, à l'occasion d'une réunion du Bureau socialiste international, alors que la guerre est aux portes de l'Europe presque inévitable, Jaurès visite avec les Sembat le musée des Beaux-Arts de Bruxelles pour y admirer les peintres flamands de la Renaissance." (4)

"Sitôt rentré à Paris, dans la soirée du 30, Jaurès scelle avec Jouhaux (*) un pacte d'action contre la guerre : un meeting commun est décidé pour le 2 août." (2)

Le 31 juillet 1914, Jaurès multiplie les contacts en faveur de la paix. Il y croit alors que "partout, c'est la résignation à l'inévitable". (2) Dans son bureau du journal l'Humanité, il lit les dépêches et, avant d'entreprendre la rédaction d'un article contre la guerre, il accepte d'aller dîner au café du Croissant, au coin des rues Montmartre et du Croissant (Paris 2ème) "A 21h40, deux coups de feu : le premier, tiré à bout portant, a traversé de part en part la tête de Jaurès, qui s'affaisse doucement sur le côté droit, comme un enfant qui s'endort. Il mettra cinq minutes à mourir." (2) La dépouille mortelle du tribun socialiste est transportée vers minuit en son domicile de l'allée des Chalets. "L'assassinat de Jaurès par Raoul Villain, le 31 juillet 1914, anéantit Sembat. Il ne tient plus son journal pendant deux semaines et ne reprend la plume que le 16 août suivant, pour raconter comment il a appris le drame dans sa maison de Bonnières : "Un coup de sonnette dans la nuit. Georgette crie "Ah, mon Dieu ! C'est la déclaration de guerre ! C'est la mobilisation". Nous sautons du lit, nous ouvrons la fenêtre, et, penchés, nous distinguons un garçon boucher de Bonnières (...) "Ah, Monsieur Marcel, de bien mauvaises nouvelles (...). On a assassiné Jaurès !" Un cri à mes oreilles. C'est Georgette qui a crié." (4)

(*) Secrétaire général de la CGT

(1) Histoire de l'Autriche par Félix Kreissler (P.U.F., 1977)

(2) Léon Blum par Jean Lacouture (Editions du Seuil, 1977)

(3) La fin d'un monde (1914-1929) par Philippe Bernard (Editions du Seuil, 1975)

(4) Catalogue et livret de visite de l'exposition "Entre Jaurès et Matisse, Marcel Sembat et Georgette Agutte à la croisée des avant-gardes" aux Archives Nationales/Paris (avril-juillet 2008)

Paris, un certain 31 juillet 1914

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