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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 15:13

"Il y a désormais un Espagnol qui veut

vivre et commence à vivre,

entre une Espagne qui se meurt

et une autre Espagne qui baille." (Antonio Machado)

L'Espagne de 1916, neutre, connait grâce à ses exportations vers les pays alliés un essor commercial et financier. Malgré cela, des revendications sociales, qui portent en elles les germes de la crise de 1917, se font entendre. La forte inflation n'est pas compensée par l'augmentation des salaires. "Celle-ci est en moyenne de 25% en quatre ans alors que, dans le même temps, les prix augmentent de plus de 60% et les bénéfices des entreprises de 133%." (1) Il y a un "désir de réforme des trois forces sociales les plus importantes du moment : la bourgeoisie (représentée par les industriels catalans), l'armée (avec la constitution de "juntas de defensa" (*) qui s'érigent en véritable groupe de pression) et le prolétariat uni à la petite bourgeoisie (forces syndicales de l'UGT et de la CNT, républicains et socialistes, toujours unis depuis l'alliance électorale de 1909, renouvelée en 1913). (1)

"Oh! toi, Azorin, écoute : L'Espagne veut

surgir, jaillir, toute une Espagne commence !

Va-t-elle se glacer dans l'Espagne qui meurt ?

Va-t-elle s'abîmer dans l'Espagne qui baille ?" (2), écrit Antonio Machado dans son poème - composé à Baeza (Andalousie) en 1913 - intitulé De mon recoin.

En avril 1916, la revue catalane Vell i Nou consacre un article à Marie Laurencin. La muse du Bateau-Lavoir, amie des cubistes - bien qu'elle n'est pas cubiste elle-même -, ex-compagne de Guillaume Apollinaire, s'est réfugiée à Barcelone avec son mari, le peintre allemand Otto von Watgen. La capitale catalane devient durant ces années de guerre la capitale de l'art. En effet, Paris, qui continue d'être bombardé par les zeppelins (°), est trop occupé par ce qui se passe sur le front (L'attaque allemande sur Verdun débute le 21 février 1916). Barcelone est une terre neutre et francophile qui accueille nombre d'artistes français, mais aussi russes (Serge Charchoune et Hélène Grunhoff exposent leurs œuvres à la galerie Dalmau en avril-mai 1916). Des artistes espagnols et sud-américains comme Pablo Gargallo - deux expositions lui sont consacrées à Barcelone en 1916 -, Celso Lagar, Rafael Barradas - natif de Montevideo en Uruguay - qui travaillaient à Paris avant le conflit viennent vivre à Barcelone. La majeure partie des revues d'art catalanes est ouvertement dans le camp des Alliés. Il s'agit pour les Catalans engagés dans un processus de revendication d'autonomie politique et culturelle de suppléer à la domination de Paris - suspendue durant les hostilités - dans le domaine de l'art.

Le 18 mai 1916, est créée au Teatro Lara (Madrid) une comédie en trois actes et un prologue de Jacinto Benavente (Prix Nobel de Littérature 1922) intitulée La Ciudad alegre y confiada (La Ville joyeuse et insouciante), critique impitoyable d'un monde belliqueux et inhumain. Les gouvernants d'une ville sont confrontés à un dilemme : négocier avec la République de Venise ou déclarer la guerre. Finalement ils prennent une décision dans l'indifférence des habitants qui, insouciants, continuent de vaquer à leurs occupations avec la certitude de la sagesse de ceux qui les gouvernent. Durant le conflit mondial, Jacinto Benavente a une attitude ambigüe. Il joue un rôle politique de premier plan à la tête d'un mouvement franchement pro-allemand. Approuvant la neutralité de son pays, il oublie sa sympathie pour tout ce qui est français, ses voyages à Paris - comme en Angleterre alliée de la France - et surtout ce qu'il doit à la culture française et aux auteurs français. Mais il affirme ne pas louer l'Allemagne belliciste de l'empereur Guillaume II mais cette Allemagne qui dès le 19ème siècle a pris la tête des nations en matière de progrès matériels et de prévoyance sociale.

C'est l'époque où le peintre Albert Gleizes et son épouse s'installent à Barcelone. Des journaux comme La Veu de Catalunya (en date du 12 juin 1916) et Vell i Nou (le 30 juin) parlent de Gleizes. Ces articles rappellent que le peintre cubiste n'est pas un inconnu et qu'il a déjà exposé à Barcelone en avril-mai 1912, date à laquelle Josep Maria Junoy a été le premier en Catalogne à publier un ouvrage dont un chapitre est entièrement consacré au cubisme. Les Gleizes, rejoints par Francis Picabia, Marie Laurencin et son mari et la peintre native de Tbilissi (Géorgie) Olga Sacharoff, passent l'été à Tossa de Mar, petit port de pêche dont les rues sont enserrées dans des murailles du 13ème siècle. Là, ils louent un voilier et font des promenades le long de la Costa Brava. Albert Gleizes prépare une exposition qui aura lieu à la galerie Dalmau (carrer de la Portaferrissa, Barcelone) entre le 29 novembre et le 12 décembre 1916.               

(*) En 1916 et 1917.

(°) Le 29 janvier 1916 à dix heures du soir, dix-sept bombes lâchées par un zeppelin font 26 morts et 32 blessés dans le quartier de Ménilmontant ainsi que des dégâts considérables. André Gide note dans son Journal : "Samedi, 29. Je lis un conte de Maupassant (Le Parapluie), lecture coupée par le bruit des (ou du) zeppelin(s). (...) Assez tard nous restons aux aguets. Nuit à peu près blanche..." (Journal, André Gide - Editions Gallimard, 1951). 

(1) Temps de crise et "années folles" - les années 20 en Espagne par Carlos Serrano et Serge Salaün (Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2002).

(2) Champs de Castille et autres poèmes d'Antonio Machado (Editions Gallimard, 1973).

Sources :

Catalogue de l'exposition "Albert Gleizes, le cubisme en majesté" au Musée Picasso, Barcelone (2001) et au Musée des Beaux-Arts de Lyon (2001).

Tossa de Mar (Costa Brava) où le peintre cubiste Albert Gleizes a passé l'été 1916.

Tossa de Mar (Costa Brava) où le peintre cubiste Albert Gleizes a passé l'été 1916.

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Published by louisiane.catalogne.over-blog.com
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