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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 07:04

 

On aurait cru qu'il l'avait fait exprès :

L'est mort le premier juillet au matin

Et rud'ment bien." (Extrait d'une chanson de Jacques Debronckart)

 

Le 1er juillet 1981, il y a trente ans jour pour jour, Montmartre perdait un de ses derniers poètes, un homme qui avait un coeur si grand, qui a écrit "Moi qui n'ai rien écrit" et "Je ne dirai pas tout" ; or, tout nous resterait à dire sur celui qui a hanté les nuits de la Butte et des Halles et qui rentrait au potron-minet dans son antre du 13 de la rue Germain Pilon dans le 18ème arrondissement de Paris. Mais parviendrons-nous à tout dire ?...

 

Ne cherchez pas dans vos programmes Tv d'hommages, d'émissions sur Bernard Dimey, ni sur les chaînes publiques, ni sur les chaînes privées... Tout le monde s'en fout ! Pas le moindre témoignage, encore moins le plus petit bout d'extrait d'un film où il apparaît comme "Le Sicaire" de Pierre Etaix ou "Le dernier mélodrame" de Georges Franju. Mais a-t-on déjà vu Dimey dans Apostrophes, fair' le beau en public, devant des tas de livres ? On préfère éviter la moindre catastrophe, et ne pas inviter ceux qui sont toujours ivres. Ivre, oui, mais de vie ! 

Il n'y a plus d'or au Transvaal. Dimey, orpailleur désargenté, qui n'a jamais trouvé même la plus petite pépite, s'en est allé de cette façon il y a trois décennies ; la presse, à l'époque, a peu parlé de son départ pour un monde qu'il savait qu'il explorerait jeune. "Quarante ans, oui, déjà... C'est beaucoup pour mon âge", disait-il. Alors 49, vous pensez !

J'ai lu quelque part que Dimey était un pessimiste qui brûlait la vie par les deux bouts. Qu'il brulât  la vie par les deux bouts, soit ! Mais il n'était pas pessimiste au sens où on l'entend actuellement. On ne peut pas être pessimiste quand on ne possède rien : ni appartement, ni voiture, ni actions boursières, ces petites choses agaçantes qui vous gâchent même le plus beau lever de soleil. Dimey était déçu par les gens, ceux à qui il ouvrait sa porte, son coeur, ceux qui l'ont mal compris ou pas compris du tout, et il savait que bien après sa mort, certains curieux de mon espèce essayant de percer son mystère, n'apprendraient rien de plus que ce qu'il a écrit dans la fièvre des bars et des lieux de perdition. "Vous aurez des machines à faire parler les morts" a-t-il écrit. (1) Dimey était plutôt un déçu résigné et il cessa un jour de s'ouvrir au grand jour à des coquins qui veulent tout savoir sans rien payer.

"Le besoin de parler ne m'a pas réussi,

Les hommes sont cruels et crèvent de tendresse,

Les femmes sont fidèles aux amours de hasard,

tout le talent du monde est à vendre à bas prix

et qui l'achètera ne saura plus qu'en faire." (1)

Dans un Tribeca à la parisienne, Triangle Blanche-Eleuthère-Calvaire, entre les rues Lepic et Germain Pilon, il observe ceux qui traînent, ceux qui causent, ceux qui rien, qu'il soit dix heures du soir ou midi à sa montre, il rencontre toujours quelqu'un pour lui serrer la main. Eleuthère veut dire libre en grec, mais cette liberté il la paie très cher et ce qu'il souhaite faire de sa vie se transforme en calvaire. Incompris, déçu donc, l'enfance loin derrière lui mais l'habitant encore, il est, à l'âge dit adulte, craintif, sait ce qui l'attend au coin de la rue Labat.

"On rêvait, c'était beau... Je ne rêve plus guère.

Je porte des habits qui ne me vont pas bien,

Je plonge dans la mort la tête la première

Une ou deux fois par jour et pourtant j'en reviens." (2) 

Dimey aime la peinture, a peint lui-même, explique des tableaux, se fait guide au Louvre pour les intimes, écrit le catalogue de l'exposition du peintre catalan Jordi Bonas, vit avec une jeune artiste dont les oeuvres tourbillonnent dans des couleurs chaudes qui exaltent les corps. "La femme s'appuie contre l'homme. (...) Elle sait le nom de toutes les douleurs : celles que l'on peut confier et qui vous cassent en deux et qui vous broient. L'homme peut aider à les supporter, quelquefois."(3)

Au début, on dit qu'on n'oubliera jamais, plus jamais ça, mais qui se souvient que dans la rue Lepic, traînait la carcasse d'un gros homme barbu dont on fredonne les chansons sans savoir qu'elles sont de lui.

"J'ai le coeur aussi grand qu'une place publique

Ouverte à tous les vents, voire à n'importe qui.

Venez boire chez moi trois fois rien de musique,

Et vous y resterez comme en pays conquis." (4) 

Bernard Dimey n'est pas mort un dix mai, mais le premier juillet 1981, qui s'en souvient ?

 

 

(1) "Je ne dirai pas tout"

(2) "L'enfance" 

(3) "Impressions sur toiles: 'La Vie' de Picasso"

(4) "J'ai le coeur aussi grand..."         

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Published by louisiane.catalogne.over-blog.com
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