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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 19:49

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Chaque lundi jusqu'au début de l'été, nous roulerons sur la Highway 66 à la découverte d'une ville, d'un village, d'un musée, d'une église, d'une personnalité, d'un petit bout d'histoire des Pyrénées-Orientales. Aujourd'hui, partons pour Corneilla-de-Conflent.

 

Entre Villefranche-de-Conflent et Vernet-les Bains s'étend la ville de Corneilla-de-Conflent, à partir de laquelle de nombreuses promenades sont possibles, à pied comme en voiture : la grotte des Canalettes et ses étonnantes concrétions, Vernet-les-Bains (dont nous avons déjà parlé dans deux précédents articles) et au-delà l'abbaye de Saint-Martin, la place forte de Villefranche-de-Conflent encore entourée de remparts et dominée par le Fort Libéria, toutes communes du Conflent, vallée qui de Prades à la Cerdagne, est riche en cultures maraîchères et en vergers, où à une époque, de nombreux Espagnols venaient travailler, dur labeur pour gagner un peu sa vie.

"Il était venu dans la vallée de Corneilla au temps des pommes, puis il se fixa comme 'mosso' (valet de ferme) au mas de la Resclose, chez maître Rimell où personne ne pouvait demeurer à cause du mauvais caractère du fermier.

Qui était-il ?

Un Espagnol.

Dans nos campagnes du Roussillon cet état civil fait un masque derrière lequel nul ne cherche à voir, malgré la curiosité soupçonneuse des paysans.

L'Espagnol vient travailler à bon compte, il est sobre, silencieux, on ne lui demande que son labeur, peu importe le reste. C'est un oiseau de passage comme hirondelle ; on le prend quand il vient, car il apparaît au moment où le travail des champs demande de la main-d'oeuvre." (1)  

L'église de Corneilla-de-Conflent, petit bijou d'art roman comme beaucoup d'églises de la région, mérite une visite pour ses Vierges, l'une en bois du 12ème, l'autre en marbre du 14ème siècle.

"Au village, le vieux clocher du XIIème bâti avec les pierres du torrent, sonne huit heures dans le calme du matin, et je reconnais la voix des vieilles cloches.

Le Canigou se déploie au fond de la vallée ; il semble sortir du manteau sombre des forêts de sapins toutes noyées encore de brumes légères et ses sommets roses, où étincellent encore quelques champs de neige, semblent sourire dans le soleil." (2)

 

La petite ville de corneilla-de-Conflent a été le lieu de rendez-vous de nombreux artistes roussillonnais et des colectionneurs grâce à un peintre, ami de Paul Gauguin : Georges-Daniel de Monfreid (1856-1929).

En 1890, Daniel de Monfreid fait la connaissance de Paul Gauguin, et c'est entre les deux hommes si différents et complémentaires, une rencontre clef et le début d'une grande amitié. Daniel de Monfreid, natif de Paris, s'est installé quelques années plus tôt à Corneilla-de-Conflent, ville proche de la station thermale de Vernet-les-Bains où sa mère allait prendre les eaux. Il y acquiert une ferme du 17ème siècle, "Saint-Clément". Il y reçoit Aristide Maillol, Henri Matisse, Etienne Terrus, Louis Bausil.

Paul Gauguin part en 1891 pour Tahiti, après avoir longuement hésité entre le Tonkin, Madagascar et même Anvers pour y travailler avec les frères Van Gogh. Pour pouvoir payer le voyage, il vend ses oeuvres aux enchères à Drouot. Octave Mirbeau écrit : "J'apprends que M. Paul Gauguin va partir pour Tahiti... Le cas d'un homme fuyant la civilisation, recherchant volontairement l'oubli de la science, pour mieux se sentir, pour mieux écouter les voix intérieures qui s'étouffent au bruit de nos passions et de nos disputes, m'a paru curieux et touchant. Paul Gauguin est un artiste très exceptionnel, très troublant, qui ne se manifeste guère au public et que, par conséquent, le public connaît peu..."

Il rentre en 1893, car malade il doit quitter Tahiti ; il partage alors son temps entre Paris et la Bretagne. Daniel de Monfreid et Gauguin passent le Jour de l'an 1894 ensemble : "Le matin visite à Gauguin... Il vient après déjeuner. L'après-midi, chez Gauguin. Nous dînons tous ensemble ici  puis nous allons tous passer la soirée chez Gauguin." (3) L'année suivante, il se rend en Belgique où il visite Bruges, Anvers et Bruxelles en compagnie d'un jeune journaliste, Julien Leclercq. Il écrit à Georges-Daniel de Monfreid : "J'ai vu à Bruges des Memling, quelles merveilles, mon cher et puis après quand on voit Rubens (l'entrée dans le naturalisme) ça dégringole." Le vernissage du premier Salon de la Libre Esthétique marque la fin du voyage de six jours de Gauguin en Belgique. Le 3 juillet 1895, Gauguin repart pour Tahiti. Il ne reviendra pas en Europe. Il meurt aux îles Marquises le 8 mai 1903.

Paul Gauguin parti, Daniel de Monfreid devient son marchand. "Toujours Georges-Daniel était prompt à rendre service, ou à enfourcher sa bicyclette pour aller à la gare de Villefranche-de-Conflent, accueillir un nouveau visiteur, quand il ne s'agissait pas d'y envoyer le fermier et sa charrette pour réceptionner le 'nouvel arrivage' des oeuvres de Gauguin. Car les oeuvres que Gauguin envoyait à Georges-Daniel avec la charge de les vendre, arrivaient bien dans ce gros bourg, enserré dans les remparts de Vauban, au fin fond de la France, et les amis de Georges-Daniel voayaient ces oeuvres avant Vollard ou les Parisiens..." (4)

En 1905, Victor Segalen offre la palette encore chargée de couleurs de Gauguin, car il est pour lui seul digne de la tenir. La même année, Matisse passe l'été à Collioure. Georges-Daniel de Monfreid note dans ses carnets : "12 juin. - A 11 heures moins 10, je vais à vélo attendre Terrus et Matisse qui arrivent par le train. Nous remontons à pied." (3) En juillet, Mette Gauguin, la veuve de Paul, est à Corneilla-de-Conflent pour régler les comptes de la succession. Elle visite le Roussillon en compagnie de Monfreid et Bausil. Fin août, elle est de retour à Paris.

"On ne peut s'empêcher de penser aux artistes de la generation précédente, aux Impressionnistes, regroupés autour de Frédéric Bazille, grand bourgeois montpelliérain, peintre de très grand talent, protestant comme Georges-Daniel de Monfreid, et qui n'a de cesse d'aider ses camarades, au détriment parfois de sa propre peinture." (4) Sa serviabilité à l'égard de Gauguin et de Maillol semblait sans limite.

Georges-Daniel de Monfreid était céramiste, graveur sur bois, toujours insatisfait de sa peinture. Avec Gauguin, il signe un tableau "Le bouquet de lilas" ; leurs deux signatures, "P.GO et GDM" sont gravées dans la pâte.

On peut voir des oeuvres de Georges-Daniel de Monfreid au Musée d'Orsay à Paris, au Musée d'Art et d'Histoire de Narbonne, au Musée des Beaux-Arts de Béziers.

 

(1) "La Croix de fer forgé", Henry de Monfreid.

(2) "Histoire de chiens", Henry de Monfreid.

(3) Extraits des carnets de Georges-Daniel de Monfreid.

(4) Extrait du catalogue de l'exposition "1894-1908, le Roussillon à l'origine de l'art moderne" (Perpignan 1994) par Marie-Claude Valaison, commissaire général.

 

 

Photo, la Grand-Place de Bruxelles. "De Paris à Bruxelles, il n'y a qu'un pas : un peu pour m'instruire, beaucoup pour me distraire, je me paye le voyage." C'est ainsi que Paul Gauguin, ami de Georges-Daniel de Monfreid, commente sa décision de se rendre en Belgique en 1894 où il est convié pour la troisième fois à exposer aux Salons de l'Avant-garde à Bruxelles. 

 

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