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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 09:22

 

Le 13 mai 1931, l'Elysée changeait de locataire. Le mandat de Gaston Doumergue, élu sept ans auparavant, prenait fin et un successeur devait lui être désigné. En février 1931, le cabinet Steeg est renversé. Pierre Laval devient le nouveau président du Conseil. Aristide Briand, qui ne quitte plus le Quai d'Orsay depuis juillet 1926, reste le ministre des Affaires étrangères du nouveau gouvernement. Briand a 68 ans mais sa santé est fragile.

"Les élections à la présidence de la République approchent.

Dans l'entourage de Briand, on nourrit alors un grand dessein... le pousser à l'Elysée !

Nombreux sont, dans son entourage, ceux qui déclarent : 'Son élection triomphale arborerait au mât français le drapeau de la paix. Président de la République, Briand serait maître d'écarter du pouvoir les imprudents et les exaltés susceptibles de troubler l'harmonie franco-allemande.'

Renchérissant, tous les milieux de gauche opinent : 'Et dans de grandes circonstances, le président de la République, Briand, rédigerait même des messages qui auraient dans le monde entier, un immense retentissement !'

Quant aux partis de droite, oh, surprise ! ils poussent ostensiblement Briand à se présenter aux élections du 13 mai. Mais chacun murmure déjà que ce n'est là qu'un piège qu'ils tendent, espérant ainsi parvenir à s'en débarrasser.

En réalité, c'est au progrès de sa maladie qu'il faut attribuer la décision inattendue que prend Briand à la fin de la première semaine de mai 1931, de se présenter à la présidence de la République, lui qui avait toujours eu horreur de la vie que mène en France le chef de l'Etat., a-t-il toujours répété.

'Devenir président de la République ! C'est humainement inacceptable pour moi, et de plus je veux poursuivre ma politique étrangère' 

En fait, Briand veut réserver tous ses efforts pour le succès de sa fédération européenne, le rapprochement franco-allemand et pour la S.D.N." (1)

Dans les dîners en ville, les conversations au sujet de la toute proche élection présidentielle vont bon train. Les pro et anti-Briand y vont de leurs commentaires enthousiastes ou acerbes :

"L'élection présidentielle de 1931 divisa pendant quinze jours, non la France, mais les cinq mille personnes qui 'parce qu'elles se couchent tard, croient mener le monde', presque aussi profondément que jadis l'Affaire Dreyfus. Les Thiange menaient le parti Briand et entraînaient leurs amis, hommes politiques et écrivains. Les Saint-Astier et leur groupe combattaient dans l'autre camp. Denise Holmann, passionnément briandiste, criait sa foi dans les salons orthodoxes avec un courage agressif. Son mari se montrait moins ardent. Inquiet pour ses affaires, il craignait toute cause de désordre.

- Je n'ai aucune hostilité envers Briand, disait-il, mais je ne trouve pas que l'Elysée soit sa place. Il y sera prisonnier, impuissant.

La veille de l'élection, Monteix, qui était l'un des chefs de la conjuration, le rabroua :

- Si vous viviez à la Chambre, dit-il, vous verriez que le Président de la République est bien loin d'être sans pouvoir. Doumergue a réellement dirigé la politique française pendant sept ans... Demandez à tous ceux de vos amis qui ont été ministres ; ils vous diront comment le Président retourne un Ministère entre deux Conseils, interprète comme il l'entend le sens d'une crise ou d'une élection... Supposons qu'aux prochaines élections, il y ait une majorité 'bloc des gauches'... Un Président hostile peut la dissocier et former un ministère de concentration ; un Président favorable peut au contraire la cimenter en parlementant avec les chefs socialistes... Le Président a exactement les pouvoirs et le rôle du Roi d'Angleterre ; ce n'est pas rien.

- Je suis tout à fait de l'avis de Monteix, dit Denise avec feu.

- Il y a un autre point de vue, dit Holmann, doucement tenace. Briand est un homme fatigué, qui doit suivre un régime ; vous allez le tuer en lui imposant d'inaugurer chaque matin une exposition de peinture.

- Il n'y a aucune raison pour qu'il inaugure des expositions de peinture, dit Monteix d'un ton cassant. Autrefois les Présidents ne faisaient rien de tel ; ils avaient plus de loisirs et plus de prestige. C'est comme les voyages ministériels. Au début de la République, une visite de ministre était un grand événement. Maintenant le ministère est une équipe de football, qui fait un déplacement collectif tous les dimanches matins. Mais ce n'est pas dans la Constitution.

Holmann soupira, puis secoua la tête.

- Admettons même, dit-il, que vous ayez raison sur le fond... En fait et dans l'état présent de l'opinion publique, l'élection de Briand n'est plus souhaitable parce qu'elle couperait la France en deux. Le Président doit être un élément de modération, un frein, un volant, non un sujet de controverse... Supposons que demain vous fassiez élire Briand ; que sera son retour à Paris ? Vous aurez des manifestations hostiles.

- Tant mieux, dit Monteix... Je voudrais bien que l'avenue des Champs-Elysées se permît de manifester contre Briand ; le dimanche suivant, mes amis et moi nous y amènerions les faubourgs et la banlieue... Il n'est que temps de réveiller un peu ce pays.

- Moi j'irai manifester avec vous, Monteix, dit Denise.

- Je serai très fier, Madame...

- Et moi très inquiet, dit Holmann." (2)

Les tractations pour décider Aristide Briand à présenter enfin sa candidature à la présidence de la République sont nombreuses. Les partisans du Prix Nobel de la Paix 1926 sont convaincus qu'il accèdera à la magistrature suprême.    

"Bertand les laissa seuls et chercha, dans la nuit, un autre interlocuteur. Isabelle et Monteix avaient pris deux fauteuils au pied de la terrasse. Il entendit que Monteix parlait de l'élection présidentielle et d'une démarche qu'il avait faite la veille, auprès de briand :

- Il nous a reçus avec beaucoup de bonhomie et de scepticisme... Nous lui avons dit : 'Le pays vous réclame. - N'exagérons rien', a répondu Briand... Moi, j'ai pour lui une profonde affection ; c'est un homme si simple."(2)

  

 

 

 

(1) Geneviève Tabouis dans Vingt ans de suspense diplomatique (1958, éditions Albin Michel)

(2) André Maurois de l'Académie française dans Le Cercle de famille (1932, chez Bernard Grasset)

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