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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 08:56

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Chaque lundi et jusqu'au début de l'été, nous roulerons sur la Highway 66 à la découverte d'une ville, d'un village, d'un musée, d'une église, d'une personnalité, d'un bout d'histoire des Pyrénées-Orientales. Aujourd'hui, partons pour Las Illas, petit village à la lisière de la frontière "sauvage" et rejoignons la Muga, rivière qui coule dans cette zone perméable où bandits et contrebandiers se réfugiaient, certains d'échapper à tout contrôle, après avoir commis leurs méfaits, à une époque où les enlèvements contre rançon étaient légion. Henry de Monfreid a décrit Las Illas comme "un hameau perdu au sommet des Albères dans les forêts de chênes-lièges et de pins, à deux kilomètres à peine de la frontière espagnole".

 

Le 18 juillet 1843, Victor Hugo quitte Paris pour aller prendre les eaux à Cauterets (Hautes-Pyrénées). Avant de gagner la station thermale, il s'attarde en Espagne, visite le Pays basque et décrit ensuite dans un ouvrage intitulé "Les Pyrénées", les traces laissées par la guerre civile (1) . La situation politique en Espagne en cette première moitié du 19ème siècle est expliquée avec concision dans le livre de A.-F. Mare intitulé "Crimes et mort des Trabucayres ou les bandits espagnols en Roussillon (1840-1846)" :

"1833 - Ferdinand VII meurt ; Isabelle, qui n'a que trois ans, règne sous la tutelle de sa mère.

Une couronne qui se donne, une couronne qui se perd.

Un gouvernement divisé, branlant. Des partis qui s'opposent. Des troubles. Une armée en colère. Des rebellions, des révoltes, il n'en faut pas plus pour que, écoeurés, les Ultras, menés par la noblesse et le haut clergé, rappellent Don Carlos, le proclament roi sous le nom de charles V.

Et c'est la guerilla, la guerre.

Le Carlisme est né.

(...) 1839 - Après maints et maints combats, après maintes et maintes misères, le brillant général Bardolomero Espartero triomphe du courageux mais malheureux général carliste Ramon Cabrera, comte de Morella.

Les carlistes sont vaincus. Don Carlos expulsé (c'est la troisième fois) (2) se réfugie à Bourges, tandis que Cabrera entre en Roussillon avec dix mille hommes. Une armée de débâcle qui joue de la guitare, une carcasse d'armée où se mêlent les vieillards, les enfants et leurs mères, où se mêlent aussi tous ceux qu'y s'y faufilent, tels les Trabucayres (3)."

 

"La montagne est assez maussade ;

La nuit est froide et le jour chaud ;

Et l'on rencontre l'embrassade

Des grands ours de huit pieds de haut.

 

L'homme en ces monts naît trabucaire ;

Prendre et pendre est tout l'alphabet ;

Et tout se règle avec l'équerre

Que font les deux bras du gibet.

 

On est bandit en paix, en guerre

On s'appelle guerillero.

Le peuple au roi laisse tout faire ;

Cet ânier mène ce toro."

Victor Hugo, extrait du poème "Souvenirs des vieilles guerres" inclus dans "Les Chansons des rues et des bois"

 

A.-F. Mare poursuit : "Voilà les Trabucayres. Ils entrent à Las Illas. Ils ne sont pas armés ; leurs armes sont cachées sous des meules de paille, dans des chênes creux !... (4)

(...) Le plan de Las Illas leur semble pertinent : maisons hors de portée, d'autres, assez espacées pour empêcher les gens de se porter secours ou de se reluquer, tout cela est parfait, l'endroit est adopté à l'unanimité.

La dernière maison, au fond du village, tout contre la montagne est celle de l'aubergiste Jougla, un cabaretier mielleux.

Sur un sommet, plein sud, se dresse l'église Notre-Dame des Remèdes au nom prédestiné. C'est une vraie vigie qui surveille les pentes de France et celles venant d'Espagne."

Henry de Monfreid confirme cette description lorsqu'il écrit : "Le reste du hameau est disséminé par maisons isolées dans la vallée étroite, au milieu des prés et des pommiers. Tout autour, les montagnes sauvages entourent ce repaire comme un rempart. On se croirait tout près du ciel, tant les nuages venant d'Espagne passent près des sommets. On n'oublie qu'en bas dans la plaine il y a des villes, des soldats et des gendarmes."

  

Parmi les méfaits des Trabucaires, on peut citer, le meurtre de deux gendarmes français en février 1845 et surtout, parce que peut être l'acte le plus abominable et le plus connu dans la région, l'attaque de la diligence Perpignan-Barcelone, le 28 février 1845.

Laissons A.-F. Mare poursuivre son récit : "A Figueras donc, la diligence est déjà presque pleine, lorsque une dame monte avec son fils, un jeune homme d'environ dix-sept ans, la taille svelte, bien prise dans un gilet brodé sur lequel une chaîne d'or dessine un long feston. (...) Sa mère, Madame Françoise Massot, veuve dans la quarantaine, l'accompagne à Barcelone et de là à Madrid où il doit parfaire son éducation à l'école militaire."

Mais au lieu-dit, Suro de la Palla, entre Girona et Tordera, les bandits attaquent la diligence et enlèvent le jeune Jean Massot qu'ils séquestrent dans une grotte proche de la Muga, rivière faisant office de frontière très perméable entre la France et l'Espagne. Sa mère ne pouvant verser la raçon que les Trabucaires demandent, ces derniers lui coupent les oreilles (pratique très courante en ces temps troublés) et l'éliminent quelques mois plus tard.

Les trabucaires furent arrêtés et jugés entre septembre 1845 et mai 1846 ; certains d'entre eux furent exécutés, d'autres condamnés aux travaux forcés. Le procès des trabucaires qui s'est tenu en terre de France alors qu'il concernait des ressortissants espagnols qui avaient commis leurs méfaits en Espagne (même s'ils avaient leur tanière sur le sol français), était avant tout un procès politique. En effet, cent quatre-vingt-six ans après la signature du Traité des Pyrénées (1659) censé établir une frontière définitive et stable entre la France et l'Espagne, on voulait marquer la frontière, mettre fin à sa perméabilité et arrêter l'omerta des habitants de certains villages qui ne vivaient que grâce au trafic des contrabandiers et des trabucaires, dans cette zone molle et sous aucun contrôle, qui s'étendait du Vallespire à la Muga, rivière qui prend sa source dans les Pyrénées, non loin de Coustouges, qui traverse Pont de Molins (à quelques kilomètres au Nord de Figueras) et qui se jette dans le Llobregat, non loin de Peralada (tous ces lieux dont nous parlerons dans de prochains articles). Henry de Monfreid ajoute : " En Espagne, dans cette Catalogne montagneuse et couverte de forêts, les bandes de brigands étaient solidement établies. Tout était organisé dans les campagnes pour tenir compte de cette corporation comme d'un véritable élément social. (...) Les bandes armées attaquaient les voitures publiques ou privées. Tous les conducteurs de diligences et les postillons étaient dans les meilleurs termes avec les voleurs de grands chemins. Souvent une même famille comptait des parents des deux côtés."   

 

   

(1) Lire ce que dit Victor Hugo sur les traces laissées par la guerre civile en Espagne entre 1833 et 1839 dans l'article suivant. 

(2) Exilé avec sa famille à Valençay (Indre) par Napoléon Ier qui nomme, en 1808, son frère Joseph roi d'Espagne. Exilé une seconde fois par son propre frère Ferdinand VII et enfin en 1840 exilé à Bourges après la défaite des carlistes.

(3) Le mot trabucaire vient de l'arme, tromblon, qu'utilisaient les bandits, fusil court dont la gueule est évasée en forme d'entonnoir, facile et rapide à charger par la bouche, appelé aussi "trabuc". 

(4) A un vieux carrefour traditionnel à la jonction de la route du Perthus et de celle de Céret se trouvait un gros chêne creux qui servait de cachette. De nos jours, un hôtel-restaurant 'Au chêne des Trabucayres' rappelle cet emplacement.

 

Cet article a été écrit grâce à la lecture des livres suivants :

"Crimes et mort des Trabucayres, ou les bandits espagnols en Roussillon (1840-1846)" de Mme A.-F. Mare, "Les Pyrénées" de Victor Hugo, "Les Trabucaires" d'Henry de Monfreid.

 

 

Photo, N'y aurait-il plus de Pyrénées ? 

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