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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 16:16

 

Un certain 10 novembre 19.., notre professeur de géographie qui nous enseignait la climatologie depuis plusieurs cours nous donna un devoir à faire pour le surlendemain. Nous eûmes beau protester et prétexter que le lendemain était un jour férié, donc un moment plus propice au repos qu'à l'étude, rien n'y fit et le professeur maintint son devoir à rendre pour le 12. Nous dûmes obtempérer. Nous étions en Seconde, nous étions là pour travailler. En classe de français, nous étudiions l'Etranger de Camus, le Noeud de Vipères de Mauriac, Madame Bovary de Flaubert, La guerre de Troie n'aura pas lieu de Giraudoux. Ces quatre auteurs comme tant d'autres, je peux même dire comme tous les écrivains que les professeurs nous demandèrent de lire au cours de ces années du second cycle, étaient pour nous des sur-hommes. Quelqu'un capable de noircir trois cents pages et de captiver son lecteur à chaque ligne ne pouvait être qu'un être exceptionnel que nous ne pourrions jamais égaler. D'ailleurs, comme nous l'avait dit un jour en cours notre professeur de français de Première - un homme dont j'ai oublié le nom mais que nous avions surnommé le muphti, certainement en raison de la longue blouse blanche qu'il portait toute la journée -, nous n'étions que des lavettes. Ces grands écrivains dont nous décortiquions les idées et les pensées, en transpirant tant et plus, étaient des êtres respectables et respectés, droits et intègres et leurs costumes impeccables, leurs moustaches et barbes peignées visibles sur les photos que l'on nous montrait d'eux, en faisaient des puissances viriles qui ne pouvaient être abattues ni physiquement ni moralement. Quand on a seize ou dix-sept ans, comme on connait si peu de la vie et de ses secrets, ces personnages impressionnaient par l'intelligence qu'ils dégageaint à l'intérieur comme à l'extérieur. Nous étions anéantis par leur savoir et il ne nous restait plus qu'à courber l'échine devant tant de grandeur. La sphère dans laquelle il travaillaient ne serait jamais notre monde. 

Certains tentèrent de dire que dans le Noeud de Vipères, il ne se passait pas grand chose : stupeur et tremblement chez le professeur qui voyait à chaque paragraphe des événements majeurs qu'il fallait déceler et expliquer sur plusieurs pages de dissertation. François Mauriac, faisant vivre des personnages dans un milieu bourgeois lourd et sévère où le non-dit est la règle, ne disait pas que le personnage masculin vivait et dormait à côté de son épouse mais 'flanc à flanc', ce qui en dit long sur ce que l'auteur pensait du mariage et de la (les) différence(s) qu'il y a entre un homme et une femme. Dans le Désert de l'amour, Mauriac dit : "Et d'ailleurs cette vieille femme qui est là que comprendrait-elle à cette musique profonde de son fils, à ces dissonances déchirantes ? Ce fils d'une autre race, puisqu'il est d'un autre sexe... Rien que cela, le sexe, nous sépare plus que deux planètes..." Jean Giraudoux, aussi, nous impressionnait et nous ne savions plus qui de l'écrivain ou du professeur nous faisait trembler le plus : ces hommes n'avaient pas de faiblesse mais portaient en eux la puissance et la gloire... Jusqu'à ce que les langues (et les plumes) se délient et nous décrivent ces hommes comme des hommes comme les autres avec leurs faiblesses et leurs souffrances profondes. Dans un livre du propre fils de Mauriac ainsi que dans celui d'un historien, Jean-Luc Barré, l'homosexualité de l'auteur de Thérèse Desqueyroux, marié, quatre enfants, est dévoilée et son amour pour Jean Cocteau décrit dans un long poème sous des cheveux trop lourds, figure étroite et mate, un sourire mystérieux et cruel. "Aujourd'hui, il serait bien intéressant, dit Jean d'Ormesson de l'Académie française, de savoir si Mauriac aurait fait son coming out..." (1) Jean Giraudoux, écrivain, diplomate, passe aussi à la toise dans un livre de Célia Bertin paru en 2008. L'auteure y parle d'une confidence que Jeanne Loviton alias Jean Voilier a faite à Jean Chalon en juin 1979 : "Giraudoux a été très moche avec moi, annonce Jeanne. (...) Et puis un soir, à l'Opéra, Giraudoux me voit. Après la représentation, il me téléphone, il me dit 'j'arrive'. Il arrive. Il me dit : 'Je reste'. Je lui dis : 'Bon. Tu restes dans la bibliothèque, tu dors sur la canapé, mais tu ne dors pas dans ma chambre.' (...) Il me dit : 'Je vais te donner une preuve d'amour, je quitte ma famille." En fait, il était incapable de prendre une décision. C'était un lâche. Je lui ai dit : 'C'est inutile, tu n'as pas à quitter ta famille, je ne veux plus de toi." (2)

La grandeur aux pieds d'argile, voilà ce que nous étudiions durant ces années d'adolescence ; nous étudiions nos propres vies d'adultes en devenir.

  

 

(1) Extrait de L'Express du 26 février 2009.

(2) Extrait de "Portrait d'une femme romanesque - Jean Voilier " par Célia Bertin (Editions de Fallois)               

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Published by louisiane.catalogne.over-blog.com
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commentaires

michel.cristofol.over-blog.com 11/11/2011 20:39


Même si la biographie éclaire l'oeuvre des écrivains, on ne peut pas tout mélanger et si nous voulons blâmer leur vie, nous devons reconnaître la grandeur ou la beauté de leurs écrits reconnues
unanimement par la postérité et non par le jugement d'un Jean d'Ormesson ou d'un autre, académicien ou pas.Il est trop facile de dénigrer,tout esprit éclairé doit s'en tenir à l'oeuvre uniquement.


louisiane.catalogne.over-blog.com 12/11/2011 09:32



Ce que je voulais démontrer ou tenter de démontrer, c'est que les écrivains même immenses sont des êtres vulnérables. Je ne crois pas avoir écrit pour des gens de plus de trente ans car
d'une part, quand on a seize ou dix-sept et qu'on découvre son homosexualité, on se sent seul (ceci était le cas il y a trente, quarante ans et plus et cela l'est toujours : voir le nombre
de jeunes que les parents jettent hors du foyer familial lorsqu'ils l'apprennent) et d'autre part, en ce moment naissent certainement des bébés mâles qui diront dans trente ou
trente-cinq ans : 'Je divorce, je quitte ma famille pour toi' mais ne le feront jamais.C'est un sujet intemporel même si les mentalités changent ('vrai faux' mariage homosexuel
aujourd'hui à Cabestany).  



michel.cristofol.over-blog.com 11/11/2011 10:36


Vous parlez là, mon cher Pascal, d'un temps révolu que les jeunes de moins de trente ans ne peuvent pas connaître.


louisiane.catalogne.over-blog.com 11/11/2011 16:21



Je vois que vous rendez la monnaie de ma pièce (d'euro bien sûr). Mais les textes publiés depuis quelques années, éclairent, à mon avis, beaucoup la face cachée d'écrivains (Goncourisés ou
pas) qui, en somme, sont des êtres humains commes les autres, avec une tête, deux bras, deux jambes.