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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 10:16

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Nouveau volet de notre rubrique "C dans l'Art", aujourd'hui le voyage de Matisse en Espagne en 1910-1911.

 

 

"Un jour, on demandait à Matisse si, quand il mangeait une tomate, il la voyait comme il la peignait. 'Non, dit Matisse, quand je la mange, je la vois comme tout le monde.' Et à vrai dire, de Courbet à Matisse, les peintres ont vu la nature comme tout le monde la voit et leur tourment c'était d'exprimer cela, de le faire avec plus ou moins de tendresse, de sentiment, de sérénité et de profondeur." Gertrude Stein, "Picasso" (1938)

Les admirateurs de Matisse sont, en ce début de 20ème siècle, à une exception près -nous en reparlerons à la fin de cet article -, tous étrangers. La famille Stein d'origine américaine, Gertrude et ses frères, qui achète en 1905 "La Femme au chapeau", Etta Cone et sa soeur Claribel, elles aussi d'origine américaine, amies de la famille Stein, et l'homme d'affaires russe Serge Chtchoukine qui, en 1909, commande au peintre deux grandes toiles, "La Danse" et "La Musique". Ces toiles sont destinées à décorer les paliers de la demeure du riche homme d'affaires qui est aussi collectionneur. Pour peindre "La Danse", Matisse s'inspire des sardanes qu'il a vu danser à Collioure pendant ses nombreux séjours dans le petit port de pêche catalan, mais il s'agit là d'une danse endiablée où les pas sont moins compliqués que dans la danse traditionnelle, alors que dans "La Musique" les personnages immobiles appellent à la rêverie. Chtchoukine, d'abord enthousiasmé par les deux toiles, se ravise et se dit qu'elles ne pourront pas, pour des raisons de moralité, être exposées dans l'escalier de sa demeure mais plutôt dans une pièce à part où les personnes bien pensantes qu'il invite souvent pour des réceptions ne pourront pas les voir. Matisse, contrarié par ce revirement, part brusquement pour l'Espagne, sur les conseils du peintre espagnol Francisco Iturrino, pour se ressourcer.

 

Matisse est en Espagne de novembre 1910 à janvier 1911. Il visite Madrid, Séville, Cordoue, Tolède, Barcelone et les 9, 10 et 11 décembre 1910, il est à Grenade où, en déambulant dans l'Alhambra, il est fasciné par les formes décoratives et par la lumière filtrée par les jalousies à l'intérieur du palais et il en ressent une grande émotion en les contemplant comme l'atteste le contenu d'une lettre qu'il envoie à son épouse. Matisse, qui a 41 ans, et alors qu'il est en pleine recherche esthétique vers un espace pictural bien à lui, trouve dans sa découverte du palais andalou une voie qu'il développera progressivement au cours de son parcours artistique, dans des oeuvres diverses et variées, à tel point qu'il dira en 1947 que la révélation lui est venue de l'Orient. Il est à noter que Matisse rentre d'un voyage récent en Algérie et qu'il en a ramené un tableau "L'Algérienne" (1909). Avant d'entreprendre son voyage en Espagne, Matisse est allé à Munich, en octobre 1910 avec Albert Marquet, pour visiter une exposition d'art musulman. Il y a vu des objets de toutes les époques de l'art islamique dont deux pièces qui le fascinent : une miniature perse du 15ème siècle et un grand vase nasride en faience et aux reflets dorés du 14ème siècle.

Le palais de l'Alhambra que Matisse visite le 11 décembre 1910 est un lieu ouvert depuis peu au public ; il présente l'apparence d'un monument restauré selon les critères de Viollet le Duc. De ce voyage, il rapporte des toiles, des natures mortes comme "Séville I", "Séville II" et "Joaquina".

De retour à Paris en janvier 1911, Matisse se remet au travail dans son atelier d'Issy-les-Moulineaux. Le collectionneur Chtchoukine lui annonce alors qu'il serait absurde de se priver des deux grandes toiles qu'il a peintes pour lui, et propose à Matisse de venir à Moscou pour les accrocher lui-même dans sa riche demeure. Matisse accepte et part pour la Russie à l'automne 1911.

Si les admirateurs de Matisse étaient surtout étrangers, les seuls Français à aimer et à défendre le peintre étaient le député du quartier des Grandes-Carrières (18ème arrondissement de Paris) Marcel Sembat et son épouse Georgette Agutte. Dans une lettre que cette dernière adresse au peintre natif du Cateau-Cambrésis (Nord), et datée du 2 avril 1910, elle lui dit son admiration pour les toiles destinées au collectionneur russe. Le 5 décembre 1910, alors que l'accueil fait aux dites toiles au Salon d'automne a été glacial, elle écrit : "Laissez faire le temps et allez sans vous inquiéter d'une critique stupide qui baillera d'admiration devant ce que vous faîtes maintenant dans dix ans. Pensez à Stendhal qui disait toujours 'je serai compris en telle année' Il se donnait trente ans et il jugeait absolument juste, les faits l'ont confirmé. (...) Il faut aller, se résigner et travailler sans broncher, se boucher les oreilles et produire ce que l'on sent."

Le voyage de Matisse en Russie sera un de ses derniers grands voyages (il séjournera au Maroc durant l'hiver 1911-1912) jusqu'en 1930, date de son séjour à Tahiti.

 

 

Illustration, l'affiche de l'exposition sur Matisse qui a eu lieu cet hiver à l'Alhambra de Grenade.           

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Published by louisiane.catalogne.over-blog.com
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