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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 09:47

numérisation0001numérisation0002-copie-1En avril 1999, j'entrepris d'aller à Madrid pour quelques jours, une ville que je ne connaissais pas mais dont on m'avait souvent  parlé. Après une nuit en Talgo via Bordeaux (la ville où mourut Goya), Valladolid (ancienne capitale de la Castille), Medina del Campo (où mourut Isabelle la Catholique), j'arrivai en gare de Madrid Chamartin, au nord de la ville, capitale voulue, presqu'exigée par le roi Philippe II à la fin du 16ème siècle. Pour préparer ce voyage, j'avais acheté des guides touristiques pour faire connaissance avec les principaux monuments et musées de la ville et les bonnes adresses pour se restaurer, mais surtout j'avais lu un ouvrage que l'on venait de m'offrir, "Le Madrid de Jorge Semprun" de Gérard de Cortanze avec des photographies d'Antonin Borgeaud (*) ; ce livre, je l'avais lu, je l'avais relu, et plus encore...

Après une visite au musée du Prado, où M. Semprun père emmenait ses fils le dimanche, et où plus tard, Jorge Semprun a croisé, sans le savoir, Nicolas de Staël, je m'engageai dans des rues proches, un quadrilatère, entre le Paseo del Prado, la plaza de la Lealtad - la place de la Loyauté - et le parc du Retiro : calle de Alfonso XI, calle Juan de Mena, calle Antonio Maura. Jorge Semprun, né le 10 décembre 1923, passa son enfance dans ce quartier de la Salamanca, construit à la fin du 19ème siècle, aux rues rectilignes, où les immeubles ont des bow-windows côté rue Juan de Mena et des balcons côté rue Alfonso XI. Jorge Semprun avait plus de souvenirs que s'il avait eu mille ans : l'enfance au 12 calle Alfonso XI, les leçons d'allemand inculquées à domicile par des institutrices venues d'outre-Rhin, les visites dominicales au musée du Prado tout proche (Velasquez, Goya), l'épicerie Cuenllas, la pharmacie de la rue Juan de Mena, le parc du Retiro et son allée des Statues, les aléas que connaissait l'Espagne (révoltes aux Asturies, fusillade place de la Cibeles), je voulais marcher sur les pas de Jorge Semprun, voir l'immeuble qu'il dut quitter précipitamment avec sa famille en 1936 et qu'il ne revit que dans les années 50, quand il s'appelait Larrea ou Sanchez, sans pouvoir y entrer pour ne pas être démasqué, lui le clandestin, lui qui se fit passer auprès d'Ernest Hemingway pour un étudiant en sociologie dans un restaurant, El Callejon, où on sert toujours un cocido, je ne vous dis que cela...

Deux quartiers me rappellent la présence de Jorge Semprun, celui de la Salamanca à Madrid bien sûr, et le Quartier Latin à Paris, plus précisément au coin du boulevard Saint Michel et de la rue Soufflot, un coin de rue avec un kiosque à journaux qui déversent son lot de nouvelles plus mauvaises que bonnes. Jorge Semprun a quinze ans, l'âge où l'on pourrait être insouciant, l'âge de tous les espoirs, mais pour lui, celui de toutes les préoccupations, les nouvelles en provenance d'Espagne n'étant pas bonnes : "En sortant du lycée, j'avais acheté Ce Soir au premier kiosque venu, celui qui se trouvait au croisement de la rue Soufflot et du boulevard, devant chez Capoulade. (...) En mars, à la fin du mois de mars, j'étais seul et Madrid était tombée. Je lisais le titre de Ce Soir et des larmes me montaient aux yeux. Une colère sombre, aussi du coeur, impuissante mais rageuse. Madrid était tombée et j'étais seul, foudroyé, le journal déployé devant mes yeux aveuglés par des larmes montées du tréfonds de l'enfance." Cinq mois plus tard, le même kiosque, les mêmes journaux, les mêmes nouvelles, mais les nouvelles le sont-elles vraiment ? : "Le 3 septembre 1939, j'étais boulevard Saint-Michel, au coin de la rue Soufflot, devant le kiosque à journaux, en face de chez Capoulade. N'ayant plus à craindre des hostilités sur deux fronts, après son pacte avec Staline, Hitler avait envoyé ses divisions blindées à l'assaut de la Pologne. L'Angleterre et la France venaient de lui déclarer la guerre." (1)

Quinze ans, l'âge de toutes les découvertes dans une ville inconnue, Paris, après un séjour à La Haye, Paris où il est accueilli avec sévérité par les religieuses du lycée Henri-IV, par les boulangères qui fustigent ces Espagnols rouges qui envahissent la France et qui ne savent pas s'exprimer. Le jeune Jorge Semprun se réfugie dans la lecture, Rimbaud, Mallarmé, Valéry, mais surtout Gide et "Paludes". Jorge Semprun s'approprie la langue française, cette langue qu'il a choisie pour l'écriture de ses principaux livres. La guerre, Buchenwald, la clandestinité, le retour dans le Madrid de son enfance. Les livres, les scenarios de films aussi avec Yves Montand, La guerre est finie (mais l'est-elle vraiment ?), Z, l'Aveu... Le ministère espagnol de la culture pendant trois ans, mais toujours des séjours même courts à Paris, France, le pays où il décida de vivre... oui de vivre pour toujours. Quoi qu'il en soit, pour moi, Jorge Semprun n'est pas mort.

 

 

(*) Livre publié en 1997 aux Editions du Chêne - Hachette Livre.

(1) "Adieu, vive clarté...", Jorge Semprun de l'Académie Goncourt.      

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Published by louisiane.catalogne.over-blog.com
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