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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 10:59

 

 

Bordant le côté sud du Vieux Carré, à deux pas de Jackson Square, le French Market ou Marché Français, s'étire le long du Mississippi dans des bâtiments aux colonnades et aux arcades qui rappellent les Propylées d'Athènes. On y trouve un marché coloré aux fruits, aux légumes et aux épices, ainsi que des boutiques de disques de jazz, de boîtes à musique, d'art naïf haïtien, de lingerie, etc. Y magasiner, c'est adopter pour quelques instants le style de vie de la 001-copie-1Nouvelle-Orléans ; y manger dans l'un de ses nombreux restaurants, c'est goûter aux spécialités locales, du po'boy aux plats les plus raffinés en écoutant du ragtime ou du jazz, en regardant le soleil se coucher depuis une terrasse donnant sur le fleuve. Le Café du Monde est l'un de ces établissements, sans doute le plus connu et le plus couru de la ville, le lieu idéal pour se donner rendez-vous, celui qui sert le meilleur café au lait - en anglais dans le texte - et les meilleurs beignets de toute la ville, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sa terrasse est régulièrement prise d'assaut en fin d'après-midi, quand l'air fraîchit un peu, par les touristes qui viennent s'y reposer après avoir longuement visité le Vieux Carré ou Quartier Français dans la chaleur estivale. Ma chambre d'hôtel donnait sur une terrasse de café ; j'avais imaginé qu'elle était celle du Café du Monde de la Nouvelle-Orléans et que j'étais dans une ville entre rêve et réalité.

 

Le jour était déjà levé ; moi aussi. J'ouvris les volets et leur grincement fit s'envoler quelques pigeons paresseux. Ma chambre d'hôtel s'illumina. Dans le ciel, le soleil faisait apparaître ses premiers rayons ; dans la rue, la terrasse du Café du Monde avec ses tables rondes maladroitement alignées était occupée par quelques personnes qui parlaient entre elles ou lisaient la gazette locale. J'entrepris de descendre et de m'y installer. - Garçon, un café au lait et deux beignets, s'il vous plaît ! La place où je me trouvais me faisait penser à Venise. De ma table, je pouvais observer le va et vient des passants, les livreurs de victuailles aux restaurants voisins, les mots latins que les gens s'échangeaient et essayer de les comprendre, entendre le carillon d'une église toute proche. La maison face à moi, avec ses voûtes en ogive et ses fenêtres aux colonnes géminées se donnait des airs de palais des doges. Je l'imaginais dans les siècles passés avec sa bourse du commerce, son tribunal de pêche, ses salons de réception. Le navire, caravelle ou galion ?, qui ornait son pignon semblait fendre audacieusement les océans les plus dangereux, peut-être à la découverte de l'Amérique, et rappelait que la ville avait été un grand port de commerce et une rivale menaçante pour les contrées voisines. L'élégance du bâtiment soulignait la richesse d'un passé prestigieux et flamboyant. Le bâtiment qui jouxtait celui que je viens de décrire, était moins haut et avait été construit avec des matériaux différents et moins nobles. Le premier étage avait été elevé en pierre et ses fenêtres étaient coupées en deux par de fines colonnes surmontées de chapiteaux corinthiens. Le second niveau était fait de plusieurs rangées de galets séparées par de minces briques. Les couleurs dont les niveaux supérieurs étaient pavoisés tranchaient avec le gris qui avait servi à peindre le mur du rez-de-chaussée. La présence de bannières me dit qu'il devait s'agir d'un bâtiment officiel, peut-être une mairie. Son entrée était large, faite de deux voûtes en berceau plein cintre et fermée par de lourdes grilles. Une troisième maison aux allures austères s'élevait à côté, mais je ne pouvais la décrire me tenant trop loin pour en détailler le style. La maison au bas de laquelle se trouvait la terrasse où j'étais assis, avait une architecture simple. Seule le premier étage retint mon attention : il y avait trois grandes portes-fenêtres qui donnaient sur un étroit balcon filant. Le garde-corps était en fer de style espagnol et me rappelait les balcons des maisons du Vieux Carré à la Nouvelle-Orléans. La rive opposée aux bâtiments de fière allure qui en disaient long sur la prospérité de la cité à l'époque de sa splendeur, était bordée de trois maisons reliées par des passerelles qui enjambaient d'étroites ruelles au niveau de leur dernier étage. Je restai là un moment. L'endroit était de plus en plus animé. A quelques pas de là, sur un piédestal, se dressait une statue, une femme dénudée tenant dans sa main gauche une pomme, le bras levé à la hauteur du menton. Il devait s'agir d'une statue callipyge du 19ème siècle. La déesse Pomone restait non pas de marbre, mais de bronze, indifférente à l'agitation que connaissait la place. Comment s'appelait-elle cette place ? On me dit plus tard que c'était la place de la Loge.

Mes pas me conduisirent dans la rue des Marchands puis dans celle des trois Rois. Qui étaient donc ces rois qui avaient le privilège d'une rue ? Les Rois Mages qui dans le désert, à la faveur d'une bonne étoile étaient allésà la rencontre du Messie, les rois de Majorque qui régnèrent sur un royaume éphémère, ou les trois joaillers qui donnèrent au grenat ses lettres de noblesse ? Je ne sais si quelqu'un ou quelqu'une aurait pu me répondre. Je n'étais pas certain d'être ici pour apprendre quelque chose sur la ville mais seulement pour flâner. Regarder les façades, un blason au-dessus d'une fenêtre, plus loin un bas-relief... Au fond d'un passage voûte, je remarquai une galerie de tableaux ; j'en ouvris la porte et y entrai. - C'est de la peinture au couteau et les toiles représentent des coucher de soleil sur Paulilles. Le commentaire était bref mais introduisait bien ce que j'allais y voir : des couleurs vives et chaudes soigneusement empâtées sur un support  que l'artiste avait voulu torturer comme pour se prouver que ce qu'il peignait serait sa dernière oeuvre. Peindre un spectacle qui se renouvelle sans cesse et se dire, que même après son trépas, rien ne changera ou tout sera bouleversé. La galerie avait été aménagée dans une chapelle désaffectée. Les tableaux étaient dans des formats gigantesques, ce qui aurait justifié une mise en cimaise dans des salles plus vastes et plus hautes. Le peintre, Yannick Joncet, était absent, parti en laissant une fausse adresse. Un pied de nez à l'éternité. Un visiteur avait griffoné quelques lignes sur le livre d'or laissé à l'appréciation du public sur une table où se trouvaient quelques ouvrages dont l'un s'intitulait "La mort de Nicolas de Staël". Sa peinture était si contemporaine que j'avais du mal à croire que l'artiste avait disparu plus d'un demi siècle auparavant. Un homme avait esquissé, détaillé, approfondi son travail, s'était battu, s'était courbé, et n'en pouvant plus, n'y voyant plus, était tombé et la violence du choc sur le pavé avait secoué le monde de l'Art qu'Il dominait alors et les étudiants dont Joncet était ne pouvait ne pas être influencés par lui. C'est incroyable le nombre de tableaux qu'il avait peints dans le mois, même dans les semaines qui avaient précédé sa mort. Cette frénésir, ce bouillonnement puis ce doute avaient donné des oeuvres au paroxysme de la plénitude de son art et du calme. 

La ville comptait beaucoup de galeries. Je cheminai dans une ville où les peintres attirés par la couleur des paysages proches, entre mer et montagne, étaient venus en nombre. Certains, venus du nord avec les balbutiements des premiers trains à vapeur qui emmenaient des voyageurs étonnés de parcourir tant de kilomètres en seulement quinze heures, arrivaient par la patache sur des chemins pierreux et découvraient des ports, et peignaient des falaises, des phares, des rues qui dégringolaient vers le rivage ; d'autres avaient préféré la topographie vallonnée aux verts pâturages, la transhumance des troupeaux. Après cette rencontre avec le peintre aux mille illuminations, il était temps de rejoindre une amie à qui j'avais donné rendez-vous dans un restaurant proche de la cathédrale. Pour y ariver, j'arrivai par quelques rues bordées de maisons en encorbellement. Mon amie était déjà là et m'attendait sur le parvis de la cathédrale dont les cloches sonnaient la demie de une heure. 

 

 

Photo, Perpignan ou la Nouvelle-Orléans ?      

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