Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 10:35

 

 

Ce samedi s'annonçait ensoleillé et riche en rencontres. Patrice avait bien l'intention de passer la journée au salon du livre de Cabestany, de feuilleter quelques nouvelles parutions et de parler avec des auteurs. Le court trajet entre son domicile et le centre culturel où se tenait ce salon - dix minutes tout au plus -, il le passa à écouter un Cd de jazz, quelques titres seulement car il arrivait déjà à destination. En sortant de voiture, il se dit qu'il aurait chaud, que porter une veste n'était pas nécessaire, la température étant assez élevée pour une fin de mois de novembre, mais n'était-elle pas élevée en lui plutôt qu'au dehors. Son corps était en ébullition. Les jours qui avaient précédé ce samedi avaient passé comme un mauvais rêve. Etait-ce le départ de Typha qui l'avait contrarié, l'approche d'une nouvelle nuit de pleine lune qui le hantait ou son signe zodiacal - scorpion ascendant dépressif - qui le mettait dans un tel état  ? Quoi qu'il en soit, Patrice était sur un nuage, mais sur un nuage gris, épais et cotonneux ; il était temps qu'il redescendît sur terre. L'appréhension de la chute qu'il n'avait pas prévu si soudaine et si violente mettait son corps à feu et à sang.

 

Dans la grande salle du centre culturel, on arrangeait encore les stands des éditeurs : on posait les dernières affiches, les livres apportés par valises entières étaient entreposés sur les tréteaux, les auteurs arrivaient sans se presser ; il est vrai qu'il était tôt, à peine onze heures, et que les visiteurs était peu nombreux, les discussions et conférences autour du thème de cette année "Héros et super héros" ne devant avoir lieu que dans l'après-midi. Patrice reconnut de loin Julien Verjoul qui s'affairait à faire de son antre d'un jour un endroit agréable et attirant pour les lecteurs potentiels. Son dernier opus, une histoire d'amour et de haine, se vendait bien et il avait l'intention de profiter de ce salon, l'un des plus importants du département sinon le plus important, pour continuer sur cette lancée. Son éditeur, Louis Garraud, était présent sur le stand et son visage montrait clairement qu'il était fier de son poulain. Un photographe que Partrice avait aperçu lors d'autres manifestations littéraires allait de stand en stand pour réaliser des clichés qui paraîtraient dans la presse locale. Le nom de ce photographe, Gaël Babineaux, disait bien quelque chose à Patrice, mais ne sachant pas pourquoi, ce nom le tourmentait depuis déjà un bon bout de temps. Et si ce nom s'était caché dans un coin de son subconscient sans que Patrice ne s'en soit rendu compte ? Mais Patrice se disait que Perpignan était loin désormais de sa ville natale et qu'il n'y était pas venu pour reparler d'un passé douloureux - voire le revivre - mais plutôt pour oublier toutes ces choses tracassantes qui le rendait morose et quelquefois morbide. Evacuer une bonne fois pour toutes ce jour, plutôt ce soir fatal, où il avait brutalement basculé de l'innocence à l'âge adulte sans cérémoine d'initiation, sans un mot de réconfort, sans même une main tendue et qui sèche les larmes. Des images, seulement des images en noir et blanc, celles du dernier bulletin d'information, celui de FR3, vers vingt-trois heures, des images pour dire que tout est plié, que demain il n'y aura pas cours et que l'école n'offrira que des ruines encore fumantes à des badauds hagards et incrédules. Aujourd'hui Gaêl Babineaux prenait des photos mais hier, hier, il y a trente-sept ans, que faisait-il ? Ce nom lui disait quelque chose, mais quoi, mais où ? 

 

Les professeurs n'avaient pas su réagir, ni même le maire de l'arrondissement qui disait qu'il n'y avait eu que dix-neuf morts. Et que dire de la directrice, sur le point de prendre sa retraite, qui passera de classe en classe, pour dire "mes enfants, il faut oublier" ! Oublier, la belle affaire ! Comment est-ce possible ? C'était la France des année septante, une France qui se disait riche mais qui faisait tout au rabais. Une France qui envoyait des cohortes de jeunes élèves dans des établissements inachevés et inflammables où c'était "comprends ou crève". C'était la France du baby boom, la génération 60, celle dont les parents avaient connu des guerres, celle des enfants que l'on aimait pas et qu'il fallait caser coûte que coûte dans des cages à lapins, collèges de fortune et d'infortune. Cette promenade légère dans ce salon littéraire faisait remonter, alors que rien ne l'avait annoncé, dans l'esprit de Patrice des moments fort désagréables, des heures - une éternité plutôt - qu'il voulait oublier à tout prix mais qui avait de nouveau surgi comme un monstre qui remonte des profondeurs des mers et qui détruit tout sur son passage. Gaël Babineaux n'y était pour rien bien sûr, d'ailleurs il n'enseignait pas dans ce collège au moment de la catastrophe mais c'est tout le système que Patrice abhorrait, cette Education nationale - ce pachyderme informe et grotesque - qui avait broyé, compressé, usé des centaines de milliers d'élèves par un mécanisme implacable et rétrograde : enseigner ce qui ne sert pas et mettre de côté ce qui pourrait servir. Et que dire de ces professeurs passifs qui se disent progressistes et qui se complaisent dans ce système obsolète. Comment des professeurs titulaires d'une agrégation pouvaient-ils accepter d'enseigner dans des collèges à des élèves démembrés et décérébrés ? 

 

Patrice avait mis une veste ce matin-là. Mais n'était-elle pas trop large pour lui ? Il était submergé par l'amertume, le chagrin, le dégoût. Il était une petite barque dans un trop grand estuaire, une coquille de noix happée par les vagues et entourée de navires mille fois plus gros que lui. Patrice venait de capituler devant la réalité : il avait eu beau brisé des idôles, déchiré ses journaux intimes, brûlé les photos de son enfance, il ne pourrait jamais oublier la nuit où il a quitté ses panoplies d'enfant pour endosser le costume d'un adulte maladroit et mal préparé aux choses de la vie et de l'amour. Patrice avait eu beau oublier le nom de son professeur principal alors qu'il était en troisième, ou feindre de l'oublier, ce professeur était là, devant lui, trente-sept ans après, comme un fantôme du passé, une apparition comme dans un mauvais feuilleton, une histoire cousue de fil blanc dont personne ne croirait au déroulement comme s'il s'agissait d'un téléfilm diffusé en deuxième partie de soirée, avec un générique qui se déroulerait sur une musique criarde, laide et cacophonique. Patrice ce samedi-là n'était qu'un être sans souffle et sans voix, comme ce matin où il avait couru dans la rue pour apercevoir plus vite les ruines encore fumantes du collège, en gardant l'espoir que tout cela n'était pas vrai, que tout cela n'était qu'un mauvais rêve, que son esprit ne serait jamais préoccupé par ce souvenir, par ce maudit jour où il avait commencé de haïr le système scolaire et le système tout court.

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by louisiane.catalogne.over-blog.com
commenter cet article

commentaires

Michel Cristofol 28/11/2012 09:12

Effervescence dans la préparation et l'installation d'un salon de zéros et super zéros se tenant en fin de mois et en pleine crise économique ou effervescence d'un visiteur et potentiel lecteur ?
Mais aussi réveil fortuit de désagréables rémininiscences enfouies tout au fond de la mémoire et impossibles à effacer.

louisiane.catalogne.over-blog.com 29/11/2012 08:21



Merci Michel pour ton message de soutien. Il n'est pas toujours facile de vivre avec un tel souvenir.