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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 08:04

"C'était le mois de mai de l'année vingt-neuf lorsqu'il prit, à 10 h 10 du soir, le Courrier de Barcelone, avec deux cent quarante pesetas en poche, après avoir payé son billet. Il avait 16 ans.

(...) Trois jours après avoir commencé à travailler, Rafael est chargé de porter un colis avenue Republica Argentina.

'Tu vas jusqu'à la Rambla et tu prends le 22.'

Rafael se hisse sur l'impériale du tramway par l'escalier en colimaçon et s'assoit devant. Voilà enfin la ville, et toute neuve !

(...) Installé à la proue de son tramway, Rafael se prend pour un capitaine amphibie. L'église du Carmen, avec ses pierres disposées en quiconce. El Siglo, enfin un grand magasin ! La place de Catalogne vue d'en haut lui fait une forte impression. Voilà ce qui fait une grande ville : l'ampleur. Le paseo de Gracia le remplit d'orgueil, comme si c'était une satisfaction qui lui était due. Il regarde le Tibidabo tout bleu, juste en face de lui, et respire profondément.

(...) La rame pénètre dans l'antonnoir de la rue Salmeron. Le quartier de Gracia ne lui plaît pas, comprimé et plongé dans un va-et-vient incessant, saturé d'usines, planté de hautes cheminées. Lesseps, et juste après, sa livraison. En ressortant, il remonte la rue, sollicité par des parois rocheuses et des collines, par la pinède à l'horizon. Vallcarca. Pour la première fois, il regarde en arrière, se disant qu'il se fait tard. Il s'arrête, s'immobilise. Il avait beaucoup grimpé, sans s'en rendre compte. La hauteur engendre de lointains espaces. La mer va se fondre avec le blanc, rendant invisible son frottement avec la terre. Depuis Montjuich jusqu'à San Andrés, la ville monte comme un tapis et va mourir dans le vent. Dans l'Ensanche, les blocs de maisons vont du rose au gris, la chaux prend des tons émeraude. A Montjuich et sur le flanc de la colline, quatre cheminées y dessinent des raies couleur sépia. Ce qui est prodigieux, c'est l'air. Sur la ville, des vapeurs ; sur le port, des fumées ; sur la mer, la brume, comme si la poudre d'argent avait recouvert le monde. Le ciel, comme surgi de l'eau, tire peu à peu vers le bleu ; encore mouillé à l'horizon, il est mis à sécher.

Rafael continue de monter, il prend la route de la Rabassada. Il grimpe. La ville se réduit et enfle. Rafael est seul dans la campagne. Il s'assoit et regarde. 'Le plus beau paysage du monde.' Il sourit et ouvre sa braguette, et, en hommage à la nature, il agite son avant-bras jusqu'à l'éjaculation. En bas, dans son halo, Barcelone.

'Je me suis perdu.

- C'est incroyable, à ton âge ! Tu n'a pas honte ?"

Max Aub, Le Labyrinthe magique - 1. Campo cerrado (1943) - traduction française de Claude de Frayssinet, éditée par Les Fondeurs de Briques en 2009.

Barcelone, place de Catalogne.

Barcelone, place de Catalogne.

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Published by louisiane.catalogne.over-blog.com
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