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5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 15:38

"Concevoir le 'Non' comme le contraire du méthodique, du planifié." Walter Benjamin (1892-1940)

Après la signature de l'armistice, le philosophe allemand Walter Benjamin fuit la France occupée par les Nazis et passe en Espagne dans l'espoir de rejoindre le Portugal puis les Etats-Unis d'Amérique. Epuisé, à bout de souffle, après un long voyage en train depuis Marseille puis à pied de Banyuls à Portbou, il meurt dans la chambre n°4 de l'hôtel Fonda Francia, l'un des rares établissements hôteliers que compte le petit de pêche catalan en septembre 1940.

Walter Benjamin naît à Berlin en 1892. Il achève ses études par un doctorat en philosophie en 1919. Son premier séjour à Paris date de 1913. Benjamin maîtrise parfaitement le français et c'est lui qui traduit en allemand et fait connaître en Allemagne Baudelaire et Proust. Son premier ouvrage est d'ailleurs une traduction des Tableaux parisiens de Baudelaire dont il dira : "L'œuvre de Baudelaire a peut-être gagné en importance non seulement littéraire mais aussi morale du fait qu'il n'a laissé aucun roman." En 1927, un éditeur allemand lui propose de traduire Proust. Ce travail lui donne l'occasion de séjourner souvent à Paris en 1927 et 1933. En mars 1933, il fuit l'Allemagne et s'installe à Paris. Sept ans avant l'occupation de la France par les Nazis, Walter Benjamin a donc connu un premier exil. Pourtant avant ce fatal 30 janvier 1933, peu en Europe, même certains Allemands, ne croyaient possible la nomination d'une chemise brune au poste de chancelier.

"Le consul allemand Hertz adorait la sculpture moderne, les chevaux bleus de Franz Marc, les longues figures de Wilhelm Lehmbruck. C'était un homme sensible et romantique, un Juif qui avait derrière lui des siècles de culture. Un jour, je lui demandai :

- Et cet Hitler dont le nom apparaît de temps en temps dans les journaux, ce meneur antisémite et anticommuniste, ne croyez-vous pas qu'il puisse arriver au pouvoir ?

- Impossible ! me répondit-il .

- Comment cela, impossible ? L'Histoire ne collectionne-t-elle pas les cas les plus absurdes ?

- On voit que vous ne connaissez pas l'Allemagne, affirma-t-il gravement. En Allemagne, il est totalement impossible qu'un agitateur aussi fou qu'Hitler puisse gouverner même un village." (1)

A Paris, sa nomination n'effrayait pas plus que cela :

"Le lendemain au soir, j'arrive à Paris.

Toutes les manchettes des journaux portent : ' Le cabinet Boncour est tombé.'

' Est-ce que vous savez qu'Hitler est au pouvoir ? ' dis-je à mon chauffeur de taxi. Sans se retourner, il dit tranquillement : ' Mais oui, mais oui, c'est sur le journal ! '

Curieusement d'ailleurs ! car le journal Le Temps écrit : ' Il est bien possible qu'Hitler échoue très rapidement, et que sa réputation de faiseur de miracle s'évanouisse ! '

A la Chambre des députés, les récits de Berlin n'intéressent personne. ' Pouah ! me disent quelques radicaux socialistes, Hitler au pouvoir ou dans la coulisse, quelle différence cela fait-il ? '

André Tardieu passe. Il s'esclaffe sardoniquement : ' Je me doutais qu'Hitler viendrait au pouvoir, parbleu ! Blum se trompe toujours, et il a annoncé l'autre jour qu'Hitler était foutu ! '

Quant aux députés de droite, ils sont même plutôt satisfaits. Un président de l'Alliance démocratique dit : ' Je ne vois pas de raison de pleurer ! En cas d'ennuis, l'Angleterre viendrait nous aider et Hitler n'est pas un ennemi de la France ! '

Un autre renchérit : ' Hitler nous a déjà rendu deux grands services : il a rendu l'Allemagne impopulaire en Angleterre et en Amérique. Il a révélé à l'Angleterre ce qu'était l'Allemagne ! Oui décidément je préfère de beaucoup Hitler à Schleicher ! " (2)

Pourtant, devant la politique antisémite du nouveau chancelier allemand, Walter Benjamin fuit son pays en mars 1933.

"La République de Weimar était morte. Bien avant ce fatal 30 janvier 1933, elle était moribonde et n'était plus que l'ombre d'elle-même. Ce régime était unijambiste et il mourrait cul-de-jatte. Il était là, debout, le regard vide, devant une fenêtre donnant sur un des nombreux parcs de la ville, où des Berlinois déambulaient sous les tilleuls, où des accordéonistes jouaient pour distraire les promeneurs, où des enfants jouaient au cerceau et à la marelle. Qu'adviendrait-il de ces amuseurs publics, de ces jeunes nés sur les ruines de l'Empire, de ces passants insouciants et tranquilles ? Ce 30 janvier-là, les gens vaquaient à leurs occupations. Le soir de ce jour maudit - maudit, nous l'avons appris après coup ! -, les gens iraient se coucher à l'heure habituelle et dormiraient du sommeil du juste, comme si l'arrivée de ce nouveau chancelier à la Wilhelmstrasse ne constituait pas un changement dans leur vie. Peu de gens croyaient, en France et en Allemagne, que l'appel aux affaires de cet individu changerait la face du monde. Peu de gens le croyaient... Pourtant, d'un coup, sa vie basculait, lui qui savait à quoi s'en tenir sur les projets de cet être abject, de cet épouvantail immonde, pantin dégénéré qui a fait croire à son peuple qu'il serait libre et heureux. Il promettait travail et pain pendant que les autres promettaient mensonge et corruption. Le nommer chancelier, c'était le prix à payer selon certains pour sauver l'Allemagne du bolchevisme. Le prix à payer... Il savait que les passants du parc ne passeraient plus de la même façon, que les accordéonistes seraient réduits au silence et que les enfants habillés jusqu'à présent comme des enfants devraient désormais revêtir des uniformes couleur diarrhée." (*)

(1) J'avoue que j'ai vécu, Pablo Neruda (Editions Gallimard, 1975).

(2) Vingt ans de suspense diplomatique, Geneviève Tabouis (Editons Albin Michel, 1958).

Cet article a aussi été réalisé grâce aux ouvrages suivants :

L'ultime chemin de Walter Benjamin, Jean-Pierre Bonnel (Editions Cap Béar, 2009) et Paris, capitale du XIXème siècle, Walter Benjamin (Les Editions du Cerf, 1989).

(*) Tant d'Ecrits vains, P.Y.

La route de l'exil (vue prise au col des Balitres entre Cerbère et Portbou en juin 2013).

La route de l'exil (vue prise au col des Balitres entre Cerbère et Portbou en juin 2013).

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