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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 08:55

Cette fille, comment s'appelait-elle ? Je crois qu'elle s'appelait Typha et elle avait suivi Patrice dans le métro un vendredi après-midi à la sortie du travail. Habituellement, elle descendait à Opéra pour se diriger vers la gare de l'Est où elle prenait un train de banlieue. Mais ce vendredi-là, elle s'accrochait à Patrice qui comme tous les soirs allait flâner au Forum des Halles. Patrice déjeunait avec ses collègues masculins dans un restaurant italien de la rue de Beaujolais à deux pas de la rue de la Banque. Les filles y déjeunaient aussi dont celle qui avait un ascendant sur les autres, qui jouait les entremetteuses, qui distribuait les rôles. Elle disait : "Toi tu iras avec celui-là, toi avec celui-ci, etc." Elle avait dit à Typha : "Alors tu le prends Patrice ?" comme on parle d'un objet placé au milieu d'un rayon de choses futiles et dérisoires. Pour ne pas être en reste et pour ne pas paraître ridicule devant les copines, Typha s'exécutait et appliquait l'ordre intimé par cette collègue autoritaire. Ce vendredi-là, Typha suivit donc Patrice jusqu'à l'entrée du Forum des Halles et après avoir pris avec lui un verre dans un bar de la rue Pierre Lescot à la terrasse duquel Patrice apercevait souvent Pierre-Loup Rajot, son acteur préféré, Typha le suivit jusqu'à son studio dans le 18ème arrondissement, au pied de la butte Montmartre. Patrice ne savait que faire de cette - encombrante - visiteuse. Assis à ses côtés sur le canapé-lit, Il ne savait que lui dire. Il se leva et alla chercher un disque pour faire diversion, pour l'écouter pour lui-même et oublier qu'il n'était pas seul. Il choisit Alain Chamfort. Un slow - J'entends tout - suivit une chanson au rythme rapide. Elle dit : "On danse ?" Les minutes qui suivirent parurent durer des siècles. Elle était collée à lui avec l'espoir de passer de la position debout à la position allongée. Patrice avait deviné la suite de l'histoire et faisait tout pour retarder l'instant fatidique. Il dit : "On va en boîte ?" Elle refusa.

Les années 80, avec l'arrivée de la gauche au pouvoir, devaient être celles de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Elles furent celles de la médiocrité. Le disco céda la place au discrédit. L'apparition de chaînes privées fut l'acte de naissance de la télé-réalité et on vit pour la première fois des couples raconter leur vie intime, des jeux aux questions douteuses, des feuilletons de mille épisodes, des films pornographiques. En politique, ce ne fut guère mieux. On dressa les Français les uns contre les autres. Le Front National gagna du terrain dès 1983, et les manifestations se multiplièrent, d'abord contre la réforme de l'école privée, puis contre la suppression de certaines radios libres, enfin contre une réforme de l'université encore dans les mémoires pour sa charge motocycliste contre des gens qui ne demandaient qu'à vivre. L'alternance, véritable gymkhana gauche-droite, droite-gauche, fit perdre la tête aux électeurs et le "tous pourris" refit son apparition. On commença de parler de "nouveaux pauvres" qui furent vite oubliés comme en témoigne le dessin de Plantu dans Le Monde le lendemain du débat d'avant second tour de l'élection présidentielle (1988). Et ce ne sont pas les festivités du bicentenaire de la Révolution qui y changèrent quelque chose car si en 1789 les sans -culottes ont cru parce qu'on les affublait de bonnets rouges et de fourches qu'ils allaient changer le monde - ou du moins la France - ils se sont mis le doigt dans l'œil jusqu'au genou. On se rendit compte trop tard que plus rien ne se décidait sur le territoire national et que le centre du monde se déplaçait vers le Pacifique comme le chantait déjà Yves Simon en 1984.

En 1990, Patrice eut 30 ans. Les années 80 étaient finies, l'âge de la vingtaine aussi.

Paris : la butte Montmartre.

Paris : la butte Montmartre.

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