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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 07:13

"En février 1936, Barcelone était la proie des discussions : les élections venaient de donner la victoire et le pouvoir au Front Populaire. Companys et les siens étaient sortis de prison le même matin.

- Il y a dix ans, dit le bigleux, les jeunes, je le sais par mes enfants, parlaient exclusivement de football. Pour les entendre discuter de toros, il faut remonter à la vie de Joselito (*). C'est dommage.

- Il ne fait aucun doute que l'Espagne a changé, affirma Salomar. Si Ruben Dario débarquait aujourd'hui, il ne pourrait absolument plus écrire :

Fais une prière pour nous,

car nous sommes quasi sans sève, sans bourgeon,

sans âme, sans vie, sans lumière, etc." (1)

Ruben Dario est né en 1867 à Metapa (ville qui depuis 1920 s'appelle Ciudad Dario) à 90 kilomètres de Managua (Nicaragua). Pseudonyme de Felix Ruben Garcia Sarmiento, le poète Ruben Dario est l'initiateur et le grand représentant du mouvement littéraire hispano-américain qui reçut le nom de Modernisme. L'année 1888, date de la publication de son premier grand recueil, Azul (Bleu), est considérée par certains comme celle de l'origine de ce mouvement, phénomène réunissant plusieurs écrivains. Très jeune, il se nourrit de littérature française et rêve d'aller à Paris. En 1893, il accomplit le voyage de ses rêves et rencontre Gourmont, Moréas et Verlaine (1844-1896) qu'il appellera "père et maître magique" dans son poème Responso a Verlaine :

"Padre y maestro magico, liroforo celeste

que al instrumento olimpico y a la siringa agreste

diste tu acento encantador..."

"Je ne me récitais plus des poèmes de Baudelaire. M'ébrouant d'une longue incertitude brumeuse, je me suis retrouvé à dire à mi-voix un sonnet de Ruben Dario, dont le dernier vers était éloquent. Grandiloquent, plutôt : N'entends-tu pas tomber les gouttes de ma mélancolie ?

(...) Ruben Dario était l'un des poètes préférés de mon père. C'était, du moins, l'un de ceux dont il récitait le plus volontiers des vers. Un autre étant Gustavo Adolfo Becquer, prédisposé sans doute par la résonance nordique de son double prénom au romantisme exaspéré de sa poésie, formellement parfaite par ailleurs.

En tout cas, nombre de vers de Ruben Dario se sont gravés dans notre mémoire enfantine - j'ai pu constater que tel était aussi le cas pour mes frères et soeurs - à force de les entendre réciter par notre père.

(...) Il est permis de supposer que j'aurai entendu mon père réciter des vers de Ruben - on l'appelait ainsi, familèrement, par son seul prénom - dans toutes sorte d'endroits et de circonstances. Le plus simple effort de mémoire me permettrait sans doute de les repérer, dans l'archive évanescente, mais ineffaçable, des images du passé.

J'en suis certain : mon père a dû nous réciter des vers du Nicaraguayen dans toute sorte d'endroits. Sur quelque versant viride de Guadarrama, pourquoi pas ? Sur quelque plage océanique du nord de l'Espagne, à Oyambre, qui sait ? Mais toujours, au détriment de tous ceux-là, possibles, c'est le même lieu privilégié de ma mémoire qui réapparaît spontanément : le jardin de la villa des vacances d'été à Santander. Il suffit que l'un de mes frères, ou moi-même, évoquions un vers de Ruben, pour que l'image de ce jardin se déploie, touffu d'hortensias et d'azalées. Gonzalo, par exemple, n'importe où, sur la terrasse de la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, si ça se trouve, sans autre préavis qu'un sourire de complicité qui remonte à l'enfance, ses jeux et ses tristesses, peut soudain, d'un ton délibérément emphatique, réciter quelques vers de Ruben Dario. Tenez, ceux-ci, parmi nos préférés dans le genre : Romanticos somos... Quien que Es, no es romantico ? / Aquel que no sienta ni amor ni dolor, / aquel que no sepa de beso y de cantico, / que se ahorque de un pino : sera lo mejor... ("Romantiques nous sommes... Comment accéder à l'Etre, sans être romantique ? Qui n'éprouve ni amour ni douleur, qui ignore caresse et cantique, qu'il se pende à un pin : solution la meilleure...")." (2)

(1) Max Aub, Le Labyrinthe magique - 1. Campo cerrado (roman écrit à Paris de mai à août 1939, publié à Mexico en 1943 et édité en français en 2009 par les éditions Les Fondeurs de Briques) avec l'extrait d'un poème que Ruben Dario a écrit en 1905.

(2) Jorge Semprun, Adieu, vive clarté... (Editions Gallimard, 1998).

(*) José Gomez, dit Joselito, torero mort tragiquement en 1920.

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Published by louisiane.catalogne.over-blog.com
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