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15 août 2013 4 15 /08 /août /2013 10:27

En ce soir du mardi 6 août 2013, Patrice venait d'assister à un concert géant (et gratuit) sur l'immense parking d'une station balnéaire où il passait ses vacances. Pendant trois heures, les "tubes" s'étaient succédé dans les fumigènes et les lumières multicolores. Pendant cette chaude soirée - dans tous les sens du terme -, Thierry Pastor avait interprété son succès de l'été 1985, Sur des musiques noires. Patrice se rappelait qu'il se relevait la nuit pour l'écouter à la radio et qu'il n'avait pas longtemps à attendre quelle que soit l'heure car cette chanson passait des dizaines de fois de jour comme de nuit. Après, il avait acheté le 45 Tours, certainement au BHV, le magasin où il achetait tous ses disques. La foule nombreuse venait de s'évaporer dans les nombreux bars et snacks encore ouverts en ce début août et avec l'ami qui l'accompagnait, il mangea une portion de frites et but une bière. Les années 80 s'achevaient dans l'euphorie... mais pour combien de temps ?

Le dimanche 10 mai 1981, Patrice avait 20 ans, l'âge de tous les espoirs, le plus bel âge disent certains. Dans les premières heures de ce beau dimanche ensoleillé, il s'était rendu dans le bureau de vote le plus proche de son domicile, un bureau installé dans l'école primaire - une école de garçons comme le précisait l'inscription gravée sur la façade - où il avait passé quatre années, entre 1966 et 1970. C'était la première fois qu'il effectuait son devoir de - bon - citoyen. Le préau et la cour de récréation lui semblaient maintenant exiguës, lui qui avait grandi, lui qui avait besoin d'espace, de liberté. Un scrutateur lui demanda s'il souhaitait participer au dépouillement dès vingt heures. Il accepta. Dehors, les panneaux électoraux vantaient le changement dans la tranquillité. Il faut un président à la France, martelait un slogan. Comme si Patrice s'était déplacé pour élire un monarque ! Le changement, il y croyait. Le candidat sortant avait été élu pour sept ans quand Patrice avait treize ans et il ne voulait qu'il fût réélu pour sept ans encore - Patrice en aurait 27 en 1988 -, alors il était temps de balayer ce président qui, selon son adversaire, n'avait pas compris la véritable volonté de changement dont aspirait le pays. Bref, il était grand temps que les années 80 commençassent vraiment.

Patrice ne vit pas les résultats du scrutin à la télé et par conséquent ne put écouter la longue allocution de Lionel Jospin, du fait qu'il était assis à compter les voix de son président, et de l'autre. Avant de se plier au dépouillement, un homme et une femme, assis à côté de lui, parlaient de ce désir de changement et de modernisation du pays. "Ma mère, disait la femme, n'a pas pu régler l'enterrement de mon père car les comptes étaient bloqués, etc." Drôle d'idée de parler de la mort un soir de renouveau ! Car la France, en élisant un président de gauche, passait brusquement des ténèbres à la lumière et l'opposition au nouveau pouvoir avait maintenant juridiquement tort parce qu'elle était politiquement minoritaire.

La campagne électorale qui s'achevait enfin et la joie de ceux qui avaient voté pour le vainqueur, faisait oublier que les chars soviétiques allaient bientôt envahir la place de la Concorde et que l'alliance PS-PC était celle de l'eau et du feu (argument déjà utilisé par la droite lors des législatives de 1924 !). Durant cette soirée mémorable, Patrice avait retrouvé, dans le préau de l'école primaire où explosaient cris de joie et embrassades, Jacky, son camarade de classe, son ami de toujours sur qui il posait un regard affectueux, chaleureux et attendri. Tous les espoirs étaient désormais permis et, changement aidant, Patrice pourrait avouer son amour pour Jacky et rêvait déjà de pouvoir se promener main dans la main dans la rue avec son ami d'enfance et de partager avec lui un studio sous les toits où les jours s'écouleraient heureux et tranquilles sans essuyer les quolibets des voisins et des gens bien pensants du quartier. Mais, en attendant de célébrer les fiançailles - et plus si affinité - il fallait passer par la case Bastille où les hurlements de joie se mêlaient aux déclarations des politiciens venus avec le peuple fêter la victoire que le pays attendait depuis vingt-deux ans.

Les années passèrent. Jamais Patrice ne vécut avec Jacky. A son grand désarroi d'ailleurs. Il dut se trouver d'autres amants, souvent de passage, souvent inconsistants. L'allégresse du dimanche 10 mai 1981 avait disparu avec les éclairs et les coups de tonnerre qui réveillèrent Patrice durant cette nuit où la France avait changé de président de la République. Attendre, attendre encore ce quelqu'un qui lui offrirait tout l'amour qu'il pensait mériter et qu'il donnerait à celui qui voudrait bien le recueillir, l'adopter, le choyer.

Que reste-t-il des années 80 quand on sait qu'en 2012 le candidat élu parlait lui aussi de changement - donc rien n'avait changé depuis trente-et-un ans ? Si, Patrice avait changé, pris quelques rides et quelques cheveux blancs, était passé du statut de jeune cadre dynamique à celui de B(on) C(hic) B(on) G(enre) puis de Bo(urgeois) Bo(hème) en se brûlant entre temps les ailes comme directeur de start-up. L'argent facilement gagné et tout aussi facilement dépensé avait fait de lui un homme stable professionnellement mais instable en amour passant des femmes aux hommes comme on passe de Cadet à Pigalle, sans poser un seul regard, sans esquisser un seul sourire en direction des autres, êtres humains comme vous et moi mais si étranges et étrangers à notre nature.

Que reste-t-il de l'espérance des années 80 ?

Que reste-t-il de l'espérance des années 80 ?

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